Échirolles ouest : des chômeurs volontaires bâtissent leur emploi

L'avertY
9 min readSep 29, 2021

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En octobre 2019, la Métropole de Grenoble a choisi les quartiers ouest d’Échirolles pour porter une expérimentation dans le cadre du projet “Territoire zéro chômeur de longue durée”, lancé sur le plan national en 2016 et élargi en 2020. Ce dispositif vise à ramener vers l’emploi des personnes volontaires qui en sont éloignées depuis plus d’un an, et ce en les impliquant dans la création de leur propre activité, selon les besoins identifiés localement.

À l’entrée du local Soleéo, au 2 rue Pablo Picasso à Échirolles. © Florian Espalieu.

L’odeur de romarin parfume la pièce. En tendant le nez, ça sent aussi la sauge. Dans le cageot d’à côté, la couleur tire plutôt vers le rouge tomate. « A priori, c’était la dernière grosse récolte de la saison », dira plus tard Nathalie, l’une des bénévoles de l’association Soleéo. Mais le premier point à l’ordre du jour est de « continuer à phosphorer sur l’atelier couture ». L’idée est de confectionner des sacs avec le logo de l’association. La liste du matériel nécessaire s’égraine : machines, tissus, fils… « On va faire un appel collectif pour voir ce qu’on pourra récupérer », lance Mario, le président. « Après, il faut voir si on peut financer. La Métro pourrait peut-être accorder une subvention. » Puis la discussion s’engage sur le délai : « Quelles sont vos disponibilités ? », demande-t-on aux quatre couturières présentes ce vendredi parmi la quinzaine de bénévoles du café-rencontre. Une réunion d’association comme une autre ? Pas tout à fait. Soleéo est l’acronyme de « Solidarité emploi Échirolles ouest » et une partie de ses bénévoles sont chômeurs depuis plus d’un an. Si tout se passe bien, la structure deviendra dans quelques mois une entreprise qui embauchera certains d’entre eux.

© Alice Quistrebert

Cette initiative intitulée « Territoire zéro chômeur de longue durée » (TZCLD) a été lancée en 2011 par le mouvement « ATD [Agir tous pour la dignité] quart monde » à laquelle s’est jointe ensuite le Secours catholique, Emmaüs, Le Pacte civique et la Fédération des acteurs de la solidarité. Après plusieurs expérimentations sur trois ans, celles-ci trouvent un écho auprès du député PS de Côte-d’Or Laurent Grandguillaume. La proposition de loi est adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale et le Sénat avant promulgation le 1er mars 2016. Ce qui aboutit à la sélection des dix premiers territoires nationaux en novembre 2016, dont deux en Auvergne-Rhône-Alpes : Villeurbanne (Rhône) et Thiers (Puy-de-Dôme).

« Redonner leur dignité aux personnes »

Le but : créer des « Entreprises à but d’emploi » (EBE) pour embaucher en CDI des personnes au chômage depuis au moins un an, en les payant au Smic. Ces EBE seront en partie aidées par les collectivités et éventuellement par des groupes privés. Le pari du dispositif consiste donc à réaffecter le coût des prestations telles que l’allocation chômage ou le RSA à de la création de postes et de valeur ajoutée pour le territoire. Cette insertion par l’activité économique repose sur le calcul effectué par ATD quart monde : la privation d’emploi y est évaluée à plus de 15 000 euros par personne et par an pour l’État.

Discussions lors d’un café-rencontre avec Soleéo. © Alice Quistrebert

« Il s’agit de travailler avec ces personnes privées d’emploi et non pas de réfléchir à leur place », précise Michel Desvignes, responsable d’ATD quart monde Grenoble. « Notre association a été créée il y a une cinquantaine d’années pour détruire la misère. Elle œuvre pour redonner leur dignité aux personnes et se bagarre pour l’accès à l’emploi. Nous pensons que toute personne qui en a la capacité a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi. […] L’idée de départ [de TZCLD] repose donc sur trois assertions : premièrement, personne n’est inemployable ; deuxièmement, ce n’est pas l’argent qui manque, puisque le non emploi a déjà un coût pour les collectivités ; troisièmement, ce n’est pas le travail qui manque. Car on part du principe que dans un territoire donné, il y a des besoins qui ne sont pas satisfaits. Pas forcément solvables, sinon quelqu’un les proposerait déjà. »

Reste donc à se demander quels besoins et quelles sont les compétences des personnes cibles. « Quitte à laisser de côté certains besoins qui ne pourraient être couverts », ajoute-t-il.

« La démarche est de réfléchir ensemble : “qu’est-ce que vous savez faire ? qu’est-ce que vous avez envie de faire ? À quoi vous voulez vous former ?” » — Michel Desvignes, responsable d’ATD quart monde Grenoble.

Avec une nuance toutefois : il ne faut pas que les nouvelles activités entrent en concurrence avec celles déjà présentes sur le territoire, pour ne pas détruire d’emploi par ailleurs.

© Alice Quistrebert

Objectif 300* emplois sur Échirolles ouest

Sur le plan national, la loi a été prolongée et étendue le lundi 30 novembre 2020, ouvrant l’expérimentation à un potentiel d’une cinquantaine de nouveaux bassins. Ceux qui répondront en premier aux critères seront retenus. Dans l’agglomération grenobloise, le projet prend forme en 2018. Les membres locaux d’ATD Quart monde s’associent avec Emmaüs et le Secours populaire. Parallèlement, des techniciens de la Métropole s’y intéressent déjà et la compétence emploi est récupérée par la collectivité, ce qui la légitime pour porter l’initiative. Cela aboutit le 21 décembre 2018 à une délibération du conseil métropolitain, adoptée à l’unanimité. Un « appel à manifestation d’intérêt » est alors lancé : y répondent les communes de Grenoble, de Vizille, du Pont-de-Claix, de Saint-Martin-d’Hères… et donc d’Échirolles qui est choisie en octobre 2019.

Sur la commune, les quartiers ouest (La Ponatière, La Luire, Viscose) représentent 9000 habitants, dont 3960 personnes actives. « Le taux de chômage y est de 20,8 % », indique Loëva Labye, cheffe de projet TZCLD au sein des services de Grenoble-Alpes-Métropole, « avec plus de 400 demandeurs d’emploi d’une durée supérieure à un an ».

« Au-delà de ces chiffres, nous pensons qu’il y a beaucoup de personnes en dehors des radars car non suivies par Pôle emploi. Nous estimons à presque 600* les personnes cibles, mais comme c’est sur la base du volontariat, on en vise la moitié. » — Loëva Labye, cheffe de projet à la Métro.

Le but étant d’être exhaustif, cela signifierait donc la création de CDI au sein de l’EBE (130), complétée par la mobilisation du monde économique et les partenaires de l’insertion pour atteindre l’objectif de 300 emplois. Reste donc à espérer que le dossier soit retenu : déjà déposé une première fois cet été, il est en train d’être complété avec pour l’objectif d’être rendu définitivement en octobre. « En 2022, nous devrions savoir si notre candidature est retenue », avance la technicienne. « Nous sommes optimistes, cela fait deux ans que nous travaillons dessus. » Les atouts du dossier : « Le fait que la candidature soit portée par toute la Métropole. Nous travaillons aussi avec l’autre projet en Isère sur le Trièves, plus rural. »

© Alice Quistrebert

Un dossier bâti avec les habitants

Pour être validé, le dossier doit décrire le territoire et ses besoins. Il faut également démontrer la capacité de proposer une solution d’emploi aux personnes éloignées de l’emploi et volontaires. Ce qui suppose d’aller à la rencontre des habitants, des entreprises du secteur, des collectivités. Ces aspects ne sont pas réservés aux services techniques des collectivités. Ils font également partie des attributions de l’association Soleéo. Outre le groupe de travail « activités » au sein duquel est discuté la mise en place de l’atelier couture, celui intitulé « mobilisation » a pour objectif d’informer le public cible. Un autre « préfiguration projet » vise à coordonner l’ensemble. « C’est celui qui chapeaute un peu tout », résume Ahmed, qui l’a intégré quasiment depuis le début.

Ce technicien informatique de 56 ans est sans emploi depuis 2015 : « Dans ma branche, c’est dur de retrouver du boulot à mon âge. Et plus le temps passe, plus c’est compliqué. » Quand il voit passer dans sa boîte les premiers mails intitulés « Territoire Zéro Chômeur », il a d’abord cru à une blague.

« Je cliquais même pas dessus, je pensais que c’était une arnaque. “Ça n’existe pas un territoire avec zéro chômeur”, je me suis dit. Il a fallu que je voie l’invitation de Pôle emploi pour que je vienne. » — Ahmed, technicien informatique.

Un premier projet de maraîchage émerge au printemps 2021, mais rapidement, sa rentabilité financière est jugée insuffisante pour être viable à terme comme activité salariée. Qu’à cela ne tienne, cela sera du simple jardinage, mais qui aura pour vertu de fédérer le groupe : « Je n’étais pas spécialement adepte au départ, mais grâce à ça, je suis venu plus souvent. Ça me faisait plaisir de retrouver les autres. Et puis, un jardin, c’est du concret. »

© Alice Quistrebert

Autre avantage en cette période de crise sanitaire : « Nous ne pouvions pas trop nous retrouver à l’intérieur avec le Covid », rappelle Mario, le président de l’association, également cinquantenaire et sans emploi depuis 2017. « Et comme nous n’avions pas encore de locaux, ça permettait d’avoir un point de ralliement. » Depuis cet été, la ville d’Échirolles a mis à leur disposition ceux de l’ancienne Maison de l’égalité femmes-hommes, situés au 2, rue Pablo Picasso. Il va encore falloir les aménager mais les cafés-rencontres peuvent désormais s’y tenir tous les vendredi à 14h30. « Avec ce lieu, nous voyons de plus en plus de monde », indique Ahmed. Pour l’instant, une quinzaine chaque semaine. La seule difficulté actuelle pour mobiliser largement la population est que l’EBE n’est pas encore créée et ne peut donc employer personne pour l’instant. L’EBE remplacera l’association Soleéo quand la validation du dossier sera effective. « Là, ça commencera vraiment ! » conclue Ahmed.

Appel aux dons : Pour développer son atelier couture, l’association Soleéo est à la recherche de tissus (plutôt solides car destinés à la confection de sacs pour les courses) de toutes tailles. Contact : soleeotzcld@gmail.com

Reportage et photographie Florian Espalieu
Illustrations Alice Quistrebert

*Suite à un retour de la cheffe de projet, le nombre de personnes cibles initialement estimé à 800 a été réévalué à 600. Mécaniquement l’objectif d’en ramener la moitié vers l’emploi est passé de 400 à 300.

De gauche à droite, Alice Quistrebert (illustratrice), Florian Espalieu (journaliste), Ludovic Chataing (fondateur).

La petite équipe rédactionnelle de L’avertY est constituée pour ce premier trimestre de la saison 4 du journaliste Florian Espalieu, déjà familier des mensuels sur le média. Ses reportages de terrain sont accompagnés par des illustrations à l’aquarelle d’Alice Quistrebert (aka Alice Raconte). Ludovic Chataing complète la rédaction en tant que fondateur du média, web-journaliste de formation, en charge de l’édition et de la diffusion.

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